Chaises musicales à la tête des musées américains : ce que révèle une vague de départs sans précédent
Entre départs à la retraite après plusieurs décennies et pressions politiques inédites venues de la Maison Blanche, les musées américains vivent une période de transition charnière à leur tête.
Jamais autant de grands musées américains n'avaient changé de direction en si peu de temps. Entre départs à la retraite après plusieurs décennies de service et pressions politiques inédites venues de la Maison Blanche, le paysage museéal des États-Unis vit une période de transition charnière, qui mélange deux logiques bien distinctes : le renouvellement générationnel naturel d'un côté, l'ingérence politique directe de l'autre.
Une vague de départs en cascade
Le symbole le plus fort de ce mouvement reste le départ de Glenn Lowry du MoMA, en septembre 2025, après trois décennies à la tête de l'institution new-yorkaise. Nommé en 1995, spécialiste de l'art islamique, Lowry a fait passer la dotation du musée de 200 millions à 1,7 milliard de dollars, supervisé deux expansions majeures et la fusion avec PS1. « Je ne voulais pas être la personne qui reste trop longtemps », a-t-il confié au New York Times. C'est Christophe Cherix, jusque-là conservateur en chef des estampes et dessins du musée, qui lui a succédé en septembre 2025, choisi à l'unanimité par le conseil d'administration.
Ce passage de relais s'inscrit dans un mouvement beaucoup plus large. Au Whitney Museum of American Art, Scott Rothkopf a été promu à la suite de la démission d'Adam Weinberg en novembre 2023. Au Guggenheim, Mariët Westermann a succédé à Richard Armstrong en juin 2025. À la Frick Collection, Axel Rüger a pris la tête de l'institution juste avant l'inauguration de son extension, pilotée par son prédécesseur Ian Wardropper. Et au New Museum, Lisa Phillips a annoncé son départ à la retraite, en pleine phase d'expansion également.
Point commun à toutes ces transitions : la préférence donnée à des candidats internes, déjà familiers de l'institution, plutôt qu'à des profils extérieurs. Une stratégie de continuité qui tranche avec les recherches à l'échelle internationale menées par le passé. Comme le résume Kaywin Feldman, directrice de la National Gallery of Art à Washington et auteure d'un ouvrage sur les transitions de direction dans les musées, ces moments de passage sont « une période d'incertitude et d'inquiétude accrues », comparables aux premiers mois critiques d'un dirigeant d'entreprise.
Des postes encore à pourvoir
- Le Dallas Museum of Art recherche toujours un nouveau directeur
- Le Modern Art Museum of Fort Worth est également en pleine recherche
- Le Museum of Fine Arts de Boston a lancé sa propre procédure de sélection
Quand la Maison Blanche s'invite dans la gouvernance des musées
À ce renouvellement générationnel s'ajoute une dynamique d'une nature totalement différente, et nettement plus inquiétante pour l'indépendance des institutions culturelles américaines. Le 27 mars 2025, Donald Trump a signé un décret présidentiel au titre éloquent, « Restoring Truth and Sanity to American History » (« Restaurer la vérité et la raison dans l'histoire américaine »). Le texte vise frontalement la Smithsonian Institution, accusée de « révisionnisme historique » et d'avoir mené, selon l'administration, un « endoctrinement idéologique » au cours de la décennie précédente.
Fondée en 1846, la Smithsonian Institution chapeaute pas moins de vingt-et-un musées, galeries et bibliothèques fédérales à Washington, qui ont accueilli près de 17 millions de visiteurs en 2024. Sa structure de gouvernance la rend particulièrement vulnérable : son conseil d'administration inclut des membres du Congrès ainsi que le vice-président des États-Unis, J.D. Vance, chargé par le décret de « retirer toute idéologie inappropriée » des expositions. Près de deux tiers du budget de l'institution, supérieur à un milliard de dollars, proviennent de crédits fédéraux, un levier de pression considérable.
Les conséquences concrètes n'ont pas tardé. Au National Museum of American History, les panneaux consacrés aux deux procédures de destitution de Donald Trump ont été retirés puis réécrits, sans plus mentionner l'incitation à l'insurrection du 6 janvier 2021. À la National Portrait Gallery, le portrait présidentiel exposé a été remplacé le 10 janvier 2026 par une photographie officielle prise par le photographe de la Maison Blanche, rompant avec la tradition de commande à un artiste indépendant. De larges sections consacrées à l'histoire afro-américaine, à la communauté LGBT+ ou à la notion de « whiteness » ont par ailleurs disparu de plusieurs expositions selon les institutions concernées.
Des départs de direction sous pression directe
C'est dans ce contexte que plusieurs dirigeantes ont quitté leurs fonctions sous la pression de l'administration. Kim Sajet, directrice de la National Portrait Gallery pendant douze ans, a démissionné en juin 2025 après des pressions répétées de Donald Trump. Elle a depuis retrouvé un poste prestigieux à la direction du Milwaukee Art Museum. L'administration a également tenté de renvoyer la directrice de la National Gallery of Art, Kaywin Feldman, qui a finalement conservé son poste en composant avec les exigences présidentielles plutôt qu'en démissionnant.
Le bras de fer s'est encore durci en fin d'année 2025 et au début de 2026. Le 18 décembre, deux hauts responsables de l'administration ont adressé à la Smithsonian un courrier exigeant la remise complète d'une documentation interne avant le 13 janvier 2026, sous peine de retrait de financement, en application du décret présidentiel. L'American Alliance of Museums a souligné qu'un tel délai était irréaliste pour une institution de cette ampleur, tout en réaffirmant sa confiance dans l'indépendance de gestion de la Smithsonian.
Deux logiques, une même fragilité institutionnelle
Ces deux vagues de changements, pourtant de nature très différente, convergent sur un point : elles rappellent à quel point la gouvernance des musées américains, fondée historiquement sur la philanthropie privée et des conseils d'administration indépendants, reste sensible aux rapports de force, qu'ils soient internes au monde de l'art ou imposés depuis l'extérieur. Le départ « choisi » d'un Glenn Lowry, après trente ans de règne sans partage, et le départ « contraint » d'une Kim Sajet ne relèvent pas du même registre, mais racontent ensemble une même vérité : la direction d'un grand musée américain n'a peut-être jamais été un poste aussi exposé.
Pour les observateurs du secteur, l'enjeu dépasse désormais la simple question des personnes. C'est la capacité des institutions à préserver leur autonomie scientifique et curatoriale qui est testée, à un moment charnière où les États-Unis préparent par ailleurs la célébration du 250e anniversaire de leur indépendance, le 4 juillet 2026 — un calendrier que l'administration Trump entend visiblement mettre à profit pour imposer son propre récit national.