Cime et Cistre : L'Horizon Pictural de Lucia Mamos Moreaux aux Cimes du Château
À l’occasion de l’exposition phare de juillet 2026 au Château des Templiers de Gréoux-les-Bains, cet entretien exclusif invite à pousser les portes de la Salle des Gardes pour s'immerger dans l’univers pictural de Lucia Mamos Moreaux. Dans ce cadre historique et solennel, la parole de l’artiste peintre se déploie comme le prolongement naturel de sa toile. Lucia s’y livre à une véritable dissection de son processus créatif, oscillant entre l'impulsion du geste et la rigueur de la composition. L’échange met en lumière sa relation viscérale à la matière et à la couleur, appréhendées non comme de simples médiums, mais comme des partenaires de dialogue vivants. À travers un questionnement exigeant, Lucia dévoile les strates invisibles de son œuvre présentée au cœur du Pays de Manosque : la tension entre l'ombre et la lumière, la quête d'une temporalité suspendue et l'urgence de traduire l'imperceptible. Loin des discours théoriques figés, sa parole se fait ici manifeste, offrant aux visiteurs et passionnés une clé de lecture essentielle pour saisir l'esthétique vibrante et la poétique de son travail pictural. Une plongée intimiste et magistrale au cœur de la création contemporaine estivale.
Comment êtes-vous venue à la peinture, et qu'est-ce qui vous y retient encore aujourd'hui ?
Depuis ma plus tendre enfance, le dessin a été mon premier langage. Bien avant les mots, il y avait le trait, la ligne, l’ombre esquissée sur une feuille blanche. Je recopiais inlassablement tout ce qui attirait mon regard et faisait vibrer mon imagination. Les crayons ne quittaient jamais mes mains ; ils étaient les compagnons silencieux de mes rêveries et de mes découvertes. À l’âge de treize ans, un nouveau monde s’est ouvert à moi : celui de la peinture à l’huile. Ce qui n’était alors qu’un désir profond est devenu réalité grâce à mon père. Je me souviens encore de notre visite dans un magasin de beaux-arts, véritable caverne aux trésors pour l’enfant que j’étais. En rentrant à la maison, j’avais entre les mains tout ce qu’il fallait pour commencer l’aventure : couleurs, pinceaux, toiles et livres d’apprentissage. Guidée par ces ouvrages, j’ai appris avec patience et émerveillement. Chaque geste était une découverte, chaque toile une nouvelle histoire. Peu à peu, les couleurs ont pris vie sous mes pinceaux et plusieurs œuvres sont nées, témoins de mes premiers élans créatifs. Enfant solitaire, je trouvais dans la création un refuge et un espace de liberté infinie. Mes mains avaient besoin d’explorer, de façonner, de transformer. Ainsi, je me suis aventurée vers d’autres matières : l’argile, le plâtre, le bois, la mosaïque… Chaque matériau possédait son langage, sa texture, son âme propre. Je les apprivoisais avec curiosité, laissant mon imagination voyager au gré des formes et des couleurs. Aujourd’hui encore, cette même flamme m’habite. Créer est pour moi une manière d’habiter le monde, de donner corps à l’invisible, de capturer l’émotion fugace et de la rendre éternelle. Depuis l’enfance, l’art accompagne chacun de mes pas ; il est le fil précieux qui relie mes souvenirs, mes rêves et mon regard sur la vie.
Vous êtes née à Rio, entre lumière tropicale et horizons marins, et la France est devenue votre terre d'adoption. Que reste-t-il du Brésil dans vos couleurs, et qu'est-ce que la Provence y a ajouté ?
Les souvenirs de l’enfance s’ancrent profondément en nous. Ils deviennent des racines invisibles qui nourrissent notre regard sur le monde et inspirent chacun de nos gestes. Les miens sont teintés de lumière et de couleurs. Rio ne m’a jamais quittée. Ses teintes éclatantes, ses contrastes vibrants, la chaleur de sa lumière et l’énergie qui émane de ses paysages vivent encore en moi. Même loin de ses rivages, je porte en mémoire ses bleus intenses, ses verts luxuriants et ses ciels enflammés. Ces couleurs habitent mon imaginaire et réapparaissent naturellement dans mes créations, comme une empreinte indélébile laissée par l’enfance. Je crois que l’artiste ne choisit jamais totalement sa palette ; elle est souvent façonnée par les émotions, les lieux et les émerveillements qui l’ont construit. Les couleurs de Rio sont devenues les miennes. Elles traversent le temps, accompagnent mon parcours et continuent, aujourd’hui encore, de dialoguer avec mes pinceaux.
Architecte de formation devenue peintre à l'huile : que gardez-vous de l'architecture dans votre façon de construire une toile ?
L’architecture a également marqué mon parcours et continue d’influencer profondément mon travail artistique. Elle m’accompagne dans la construction de mes toiles, dans l’équilibre des compositions et dans l’orchestration des rythmes et des couleurs. Comme un architecte organise les volumes, les lignes et les espaces, je cherche à bâtir chaque œuvre avec une structure qui lui donne sa force et son harmonie. Cette sensibilité à l’espace nourrit mon regard et ma manière de créer. Elle me rappelle que l’art, sous toutes ses formes, est une quête d’équilibre entre intuition et construction, entre liberté et rigueur. Aujourd’hui, cette passion trouve un nouvel écho dans un projet qui me tient particulièrement à cœur : la conception d’une résidence d’artistes à Marseille pour un particulier. Imaginer un lieu dédié à la création, pensé pour accueillir les rêves, les recherches et les œuvres de futurs artistes, est une aventure qui me réjouit profondément. C’est l’occasion de réunir deux univers qui m’animent depuis toujours : l’art et l’architecture, la couleur et l’espace, l’émotion et la matière. Je vois ce projet comme un prolongement naturel de mon parcours, une manière de donner forme non seulement à mes propres visions, mais aussi à celles de ceux qui viendront créer entre ces murs. Cette perspective m’enthousiasme et me rappelle combien la création, quelle qu’en soit l’expression, demeure au cœur de ma vie.
On dit de vos personnages qu'ils habitent des « instants suspendus ». Qu'est-ce qu'un instant suspendu, pour vous, et comment le saisit-on sur la toile ?
Un instant suspendu, c’est comme un arrêt sur image. Un moment saisi au cœur d’une histoire, alors qu’une action, un regard ou un échange se déroule entre plusieurs êtres. Ce qui m’intéresse n’est pas de tout révéler, mais au contraire de suggérer, de laisser une part de mystère et de silence. J’aime capturer ces fragments de vie où quelque chose semble se jouer, sans que l’on sache exactement quoi. Une émotion affleure, une présence se dessine, une tension subtile s’installe. Le spectateur devient alors libre d’imaginer ce qui précède ou ce qui suit, d’inventer son propre récit. Mes œuvres ne cherchent pas à imposer une lecture unique. Elles ouvrent un espace d’interprétation où chacun peut projeter son vécu, ses souvenirs ou ses rêves. Ce qui est raconté importe parfois moins que ce qui est ressenti. Ainsi, à chacun d’interpréter l’histoire à sa manière et de faire de cet instant suspendu un moment qui lui appartient.
La musique traverse tout votre travail. Vous dites : « Je peins ce que la musique me souffle, et je chante ce que les couleurs me racontent. » Concrètement, comment l'une nourrit-elle l'autre ?
La musique, la peinture et l'écriture font partie de moi depuis toujours. Elles ne sont pas des disciplines séparées, mais différentes voix d'un même langage intérieur. J'aime dire : « Je peins ce que la musique me souffle, et je chante ce que les couleurs me racontent. » Car lorsque j'écoute une musique, je ne l'entends pas seulement avec mes oreilles. Elle traverse mon corps, réveille des images, des couleurs, des mouvements, des souvenirs parfois oubliés. À l'inverse, lorsque je peins, certaines harmonies semblent naître naturellement des couleurs et des formes qui apparaissent sur la toile. Les émotions me traversent entièrement. Elles passent par mon corps, ma pensée, mes pores et mon esprit. Elles captent quelque chose de plus grand que moi, quelque chose que je suis souvent incapable d'expliquer ou même de comprendre. Je me laisse simplement traverser par ce flux invisible qui relie les sons, les mots, les couleurs et les sensations. Créer, pour moi, n'est pas un acte de maîtrise mais d'écoute. C'est accueillir ce qui vient, sans toujours chercher à le nommer. Mes œuvres naissent souvent dans cet espace mystérieux où l'intuition précède la compréhension. Ce n'est qu'après coup que je découvre parfois ce qu'elles avaient à me dire. La musique devient couleur, la couleur devient émotion, l'émotion devient mot. Tout circule, tout se transforme. Et c'est dans cette alchimie fragile que je trouve ma liberté de créer.
Vos performances Chant/Peinture font dialoguer la voix, le pinceau et la couleur en direct. Que se passe-t-il, pour vous comme pour le public, le temps d'une bossa nova ?
Les performances Chant/Peinture sont des défis que j'ai imaginés pour réunir mes différentes passions dans un même élan créatif. Elles sont nées d'un désir de faire dialoguer la musique et la peinture, de rendre visible ce qui est habituellement invisible : le lien intime qui unit le son, le geste et l'émotion. Dans un temps limité, je chante une Bossa Nova tout en réalisant une œuvre picturale. Les deux expressions se construisent simultanément, chacune nourrissant l'autre. Ma voix guide parfois mon pinceau, tandis que les couleurs et les formes influencent à leur tour mon interprétation musicale. Ces performances exigent une présence totale. Il n'y a plus de séparation entre la chanteuse et la peintre ; les deux ne font qu'une. Je me laisse traverser par les mots, le rythme, les harmonies et les émotions de la musique, qui se transforment peu à peu en couleurs, en matières et en mouvements sur la toile. J'aime cette part de risque et d'imprévu. Chaque performance est unique, car elle naît de l'instant. Rien n'est totalement écrit à l'avance. Le public assiste alors à la naissance simultanée d'une chanson et d'une peinture, comme s'il entrait dans l'atelier secret de la création.
Vous donnerez un récital chaque jour à 18h pendant l'exposition. Qu'aimeriez-vous que les visiteurs emportent de ce moment ?
Durant toute l'exposition, je chanterai chaque jour afin d'offrir aux visiteurs une expérience sensible et immersive. Mon souhait est de créer bien plus qu'un simple espace d'exposition : un lieu de rencontre entre les couleurs et les sons, entre le regard et l'émotion. Chaque journée sera une invitation à entrer dans un univers où la peinture et la musique dialoguent librement. Les œuvres raconteront leurs histoires à travers les formes et les couleurs, tandis que les mélodies viendront prolonger ces émotions, comme un souffle invisible traversant l'espace. J'aimerais que chaque visiteur vive un moment unique, hors du temps, une parenthèse de poésie où les sens s'éveillent et se répondent. Que chacun puisse se laisser porter par une chanson, s'arrêter devant une toile, rêver, ressentir, imaginer. Un instant suspendu où la musique éclaire les couleurs et où les couleurs donnent un visage à la musique. Si mes créations laissent une place au mystère et à l'interprétation, mes chants en sont le prolongement vivant. Ensemble, ils composent une même histoire, ouverte à tous, que chacun est libre de ressentir à sa manière.
Vous avez enseigné pendant plus de vingt-cinq ans. Qu'est-ce que transmettre vous a appris sur votre propre peinture ?
J'ai enseigné la peinture pendant de nombreuses années. Cette expérience a été pour moi une source inépuisable d'apprentissage. On croit souvent que l'enseignant transmet son savoir, mais il reçoit tout autant en retour. Chaque élève porte un regard différent sur le monde, et cette diversité enrichit profondément la pratique artistique. J'aimais particulièrement transmettre l'esprit des impressionnistes, leur manière de saisir la lumière, de traduire l'instant et de révéler la poésie du quotidien. À travers leurs œuvres, il ne s'agissait pas seulement d'enseigner une technique, mais aussi une façon de regarder la vie : avec curiosité, sensibilité et émerveillement. À cette époque, je ne savais pas encore que la peinture deviendrait le cœur de mon propre parcours. J'enseignais avec passion, guidée par le plaisir de partager et d'accompagner les autres dans leur découverte de la création. Avec le recul, je comprends que cette période faisait déjà partie du chemin. Sans en avoir pleinement conscience, je construisais peu à peu ma propre identité d'artiste. L'enseignement m'a appris à observer, à écouter et à faire confiance au processus créatif. Il m'a montré que l'art n'est pas seulement une pratique solitaire, mais aussi une transmission, un échange humain et une aventure partagée. Aujourd'hui, je regarde ce parcours avec gratitude. Car avant de devenir peintre, j'ai appris à regarder naître la créativité chez les autres. Et peut-être est-ce là l'une des plus belles leçons que l'art m'ait offertes.
Si vous deviez convaincre quelqu'un de pousser la porte de cette expo, que lui diriez-vous en une phrase ?
Venez vivre un instant suspendu, là où les couleurs, la musique, les sculptures et l'émotion parlent le même langage.
📍 Lieu Ville : Gréoux-les-Bains (Destination Pays de Manosque) Emplacement : Château des Templiers – Salle des Gardes
📅 Dates et Horaires (Juillet 2026) Période : Du samedi 4 juillet au dimanche 26 juillet 2026 Jours et horaires d'ouverture : Du mercredi au dimanche, de 15h à 19h Fermeture : Les lundis et mardis
🎨 Artistes exposés : Lucia Mamos Moreaux – Peintre Corinne Vue – Sculptrice Stefan Beiu – Peintre
💰 Tarif : Entrée Libre