Interview Adam Akner, photographe : le murmure et la lumière
Il se décrit comme quelqu'un qui regarde sans encore savoir pourquoi. Adam Akner accumule des instants, des lieux, des lumières, puis laisse le temps faire son œuvre. Sa photographie ne crie pas : elle chuchote, et invite le regardeur à s'approcher. Rencontre avec un artiste pour qui chaque image est une question posée à celui qui la contemple.
Qui es-tu, quand tu n'es pas en train de créer ?
Quelqu'un qui regarde sans encore savoir pourquoi. J'accumule un moment, un lieu, une lumière. Sur le moment, ça ressemble à de l'errance. Mais quelque part, tout ça finit par revenir.
Ta démarche : un cri, un murmure, un silence ?
Un murmure. Parce que je crois que ce qui est dit trop fort finit par ne plus être entendu. Je préfère que l'image demande quelque chose au regardeur : un effort, une attention. Qu'il ait à s'approcher. Le murmure oblige à tendre l'oreille. Et dans ce geste-là, quelque chose se passe entre nous.
Une seule œuvre : laquelle dit tout de toi ? Pourquoi ?
Il y a une photo qui s'appelle Lumineuse solitude. Enfin, c'est mon épouse qui l'a appelée comme ça. Le titre est venu d'elle, et je ne l'ai pas discuté une seconde. Elle avait vu quelque chose que moi je n'arrivais pas encore à nommer. Ce qu'elle montre, c'est une présence dans l'absence. Quelqu'un seul, mais pas abandonné. Traversé par la lumière plutôt qu'écrasé par l'ombre. C'est l'image qui me ressemble le plus, parce que c'est exactement ce que je cherche à chaque fois que je crée.
Pourquoi ce médium ? Qu'est-ce qu'il t'oblige à affronter ?
À être présent. Si tu n'es pas présent au bon moment, c'est terminé : l'image ne t'attend pas. Ce qu'elle m'a appris, et que j'avais du mal à accepter, c'est que la plupart des choses qui comptent ne repassent pas. La photographie m'a forcé à vivre avec ça. Dans le travail, mais aussi en dehors.
Est-ce que ton œuvre te résiste ? Tu fais quoi quand ça coince ?
Pas tout le temps, mais sur certains projets, oui, ça bloque vraiment. Il y a des séries où je sens que je tourne autour de quelque chose sans réussir à y entrer. L'image est là, quelque part, mais je ne la trouve pas encore. Dans ces moments-là, je vais chercher dans d'autres images.
Une obsession, une influence, un vertige en ce moment ?
Le temps. Ce qu'on ne maîtrise pas. Le temps d'y penser, et c'est déjà perdu. C'est peut-être pour ça que je photographie : pas pour arrêter le temps, mais parce que je sais que je ne peux pas. Il y a une urgence dans ce geste que je n'arrive pas à expliquer autrement. Et l'horizon va avec ça. Cette ligne qu'on voit sans jamais l'atteindre. Elle est toujours là, elle recule toujours. Honnêtement, ça me donne le vertige. Mais c'est exactement pour ça que j'y reviens.
Ton atelier : laboratoire, refuge, chaos ?
Mon refuge, c'est la création elle-même. Pas un endroit précis : une table, une rue, un train, peu importe. Ce qui compte, c'est le moment où ça commence à exister. Là, je suis chez moi. Le reste, c'est juste du décor.
As-tu déjà douté de ta légitimité ? Que fais-tu de ce doute ?
Oui, régulièrement. Ce n'est pas quelque chose qui disparaît avec le temps. J'aurais aimé, mais non. Il y a des moments où je regarde mon travail et je me demande vraiment ce que j'ai à dire que d'autres ne disent pas mieux, depuis plus longtemps. Le doute est là, je le mets dans ma poche, et je repars. Parfois il devient même utile : il m'empêche de me satisfaire trop vite.
Une œuvre que tu n'as jamais osé créer ?
Un cri. Je ne l'ai jamais fait. Toute ma démarche est dans le murmure, dans la retenue, et quelque part il y a quelque chose que je n'ai pas encore osé lâcher. Une image sans filtre, sans distance, sans cette élégance que je mets peut-être parfois entre moi et ce que je ressens vraiment. Je ne sais pas si j'en suis capable. Je ne sais pas si j'en ai envie. Mais elle est là, quelque part, qui attend.
Que veux-tu laisser, au-delà de la matière ?
Une question, une interrogation. J'aimerais que quelqu'un tombe sur une de mes images dans dix ans, dans cinquante ans, et que ça l'arrête. Pas parce que c'est beau. Parce que ça lui pose quelque chose qu'il ne savait pas qu'il portait. C'est tout ce que je demande à une image. C'est tout ce que je voudrais qu'on dise de mon travail.
L'art doit-il encore choquer pour exister ?
Pas choquer, mais interroger. Mes créations ont des messages, mais ils ne se livrent pas en deux secondes. Il faut s'arrêter, regarder vraiment, prendre le temps. On vit dans un monde où tout va vite, où une image est consommée et oubliée. Moi, je veux l'inverse : que la beauté soit une porte d'entrée, pas une destination. Qu'on s'y attarde et qu'on finisse par se demander ce qu'elle dit vraiment.
Une mauvaise interprétation de ton travail : tu la portes comment ?
Mal, honnêtement. Je suis quelqu'un de sensible à la critique, je ne vais pas prétendre le contraire. Une œuvre mal interprétée, ça fait quelque chose. Mais avec le temps, j'ai compris que c'est le jeu. Si je crée uniquement pour moi, je n'ai pas besoin de montrer. À partir du moment où je montre, l'autre a le droit de voir autre chose que ce que j'ai voulu dire. Ce que je n'aime pas par-dessus tout, ce sont les donneurs de leçons.
Quelle est ta chanson ou musique préférée ? Et pourquoi ?
Il y en a beaucoup. Peut-être Here, There and Everywhere des Beatles. Elle me suit depuis longtemps. Il y a quelque chose dans cette mélodie qui m'apaise, je ne l'explique pas vraiment. Ici, là-bas, partout. Certaines choses n'ont pas besoin d'explication.
Quel est le film qui t'a le plus marqué dans ta carrière d'artiste ? Dis-nous en plus.
21 Grammes d'Alejandro González Iñárritu. Trois personnes qui ne se connaissent pas, trois vies qui avancent, et un seul événement qui les percute. Ce qui m'a touché, c'est ça : on croit vivre séparément, et pourtant tout est lié.
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