Interview de Rodica Costianu : "La Table de la Paix" s'installe à Fribourg
À l'occasion du vernissage de son exposition à la Galerie Trait Noir à Fribourg, l'artiste Rodica nous confie les coulisses et la symbolique profonde de son œuvre majeure, « La Table de la Paix ». Un entretien touchant sur l'art comme vecteur de réconciliation et de bienveillance.
Rodica, pour commencer, pouvez-vous nous présenter en quelques mots cette exposition et nous dire ce que cela représente pour vous de dévoiler 'La Table de la Paix' aujourd'hui à Fribourg ?
Cette exposition est une invitation personnelle au dialogue et au rassemblement humain. Présenter La Table de la Paix ici à Fribourg, dans la Galerie Trait Noir, est un moment très fort. C'est l'aboutissement d'une démarche artistique intime et d'une réflexion profonde sur notre condition. Dévoiler cette table aujourd'hui, c'est proposer un espace symbolique où nos différences ne nous divisent plus, mais s'assemblent pour former une unité.
Dans votre texte, vous décrivez la mosaïque comme l’art de 'ramasser des fragments brisés pour reconstruire une unité'. Quel a été le déclic ou l'élément déclencheur qui vous a donné envie de créer spécifiquement cette 'Table de la Paix' ?
Le déclic est né directement sur le terrain. Pendant un an, la Fondation May-Oui de Genève a soutenu mes ateliers de mosaïque pour les enfants. C'est en animant tous ces ateliers, en observant les participants et en partageant ces moments avec eux, que l'idée m'est venue de créer cette table. Même si la mosaïque n'est pas mon moyen d'expression habituel, j'ai ressenti le besoin profond d'utiliser cette technique pour parler de reconstruction et de réconciliation.Pour donner vie à ce projet, j'ai choisi de travailler le verre opalescent. Cette matière fait écho à la grande tradition des maîtres de la mosaïque moderne, qui intègrent des textures denses et semi-opaques. Ce verre possède une opacité vibrante qui retient et transforme la lumière. Cela montre que même à partir de morceaux brisés et coupants, l'art d'assembler les tesselles peut traverser les lignes de rupture pour recréer une unité et une immense beauté.
On aperçoit sur la table une multitude de symboles spirituels, religieux et culturels qui cohabitent (le Yin et Yang, la Croix, l'Étoile de David, etc.). Comment avez-vous travaillé la composition pour que des visions du monde parfois perçues comme opposées trouvent ici une harmonie visuelle ?
Dans ma composition, j'ai voulu réunir les grands symboles spirituels du monde, mais j'y ai surtout intégré quatre personnages retravaillés à ma manière. Ces visages, c'est l'humanité elle-même placée au milieu de toutes ces croyances. Sur la table, tous ces éléments semblent presque à l'étroit, et c'est un choix volontaire. Dans la réalité, les frontières et les territoires nous séparent. Ici, dans l'espace de la création, ils sont forcés de cohabiter pacifiquement. L'harmonie visuelle naît de ce partage : chaque symbole et chaque visage accepte d'exister ensemble, au-delà des divisions.
Vous invitez le public à regarder l'œuvre de près pour y voir ses imperfections, ses éclats irréguliers, en faisant un parallèle avec la fragilité humaine. Est-ce que, pour vous, l’art de la mosaïque est une forme de thérapie ou une leçon de bienveillance envers nous-mêmes ?
Oui, c’est exactement cela : une leçon de bienveillance et d'acceptation. La mosaïque nous oblige à changer de regard. De loin, on perçoit un motif global et harmonieux, mais de près, on découvre des aspérités, des écarts et des fêlures. Cette esthétique s'inspire directement d'un art traditionnel ancestral qui consiste à réparer les objets brisés en soulignant leurs fissures avec de la laque d'or, au lieu de les cacher. L'imperfection devient une cicatrice lumineuse, une signature. C'est le miroir de l'être humain : nous ne sommes pas parfaits, nous sommes un mélange complexe de forces et de blessures. Tailler et assembler chaque fragment m'a appris à être plus patiente avec la matière, et plus indulgente avec notre propre nature. Chaque éclat cassé a sa place.
Cette exposition s'intitule 'La Table de la Paix' et se tient à la Fondation Vis-à-Vis (Espace Trait Noir) à Fribourg. Quel dialogue ou quelle réaction espérez-vous susciter chez les visiteurs lorsqu'ils se retrouveront face à votre œuvre ?
Mon message est une invitation directe : j'invite le monde entier à s'asseoir à cette table pour discuter et faire la paix avec les autres. Tout commence toujours autour d'une table. C'est le lieu par excellence de la rencontre, de la parole et du partage. Cette table est le cœur de l'exposition, mais le parcours se prolonge aussi à travers d'autres objets en mosaïque ainsi que mes peintures à l'huile sous verre, qui explorent la lumière d'une autre manière. Trop souvent, nous vivons isolés, chacun enfermé dans ses propres pensées en oubliant de communiquer avec ceux qui nous entourent. Grâce au précieux soutien de la Fondation May-Oui de Genève, ces œuvres ont pu naître pour briser les silences à travers la beauté de l'art. C'est pourquoi j'invite chaleureusement tout le monde à nous rejoindre à la Galerie Trait Noir à Fribourg, 14 rue du Pont Suspendu. L'exposition dure jusqu'au 7 juin. Venez, découvrons ces œuvres ensemble et commençons ce beau dialogue !