Marine Tassou, saisir l’invisible dans l’hyperréalisme
Dans un monde saturé d’images, Marine Tassou choisit la retenue. Son travail s’inscrit dans une démarche où l’hyperréalisme devient un langage sensible, capable de révéler ce qui échappe aux mots. À travers ses portraits, elle ne cherche pas seulement à représenter, mais à faire émerger une présence, une tension, un instant fragile suspendu entre apparition et disparition. Son œuvre se construit dans l’attention aux détails, aux regards, à ces micro-expressions qui trahissent l’intériorité. Chaque peinture devient un espace de confrontation silencieuse, où le spectateur est invité à ralentir, à observer, à ressentir. La lumière y joue un rôle essentiel, révélant autant qu’elle dissimule, dessinant des visages qui semblent porter en eux une histoire plus vaste que leur simple apparence. Entre exigence technique et quête intime, Marine Tassou développe une pratique où le doute, la patience et l’écoute occupent une place centrale. Son travail interroge la fragilité du temps, la mémoire des émotions et la manière dont une image peut devenir un miroir. Une peinture qui ne s’impose pas, mais qui persiste, et qui laisse une empreinte durable bien au-delà du regard.
Qui es-tu, quand tu n’es pas en train de créer ?
Quand je ne crée pas, je suis avant tout un esprit libre et rêveur, toujours en mouvement intérieur. J’aime les choses simples et les moments suspendus. J’ai une curiosité vive, presque instinctive, qui me pousse à regarder le monde comme si chaque détail avait quelque chose à me confier. Et puis, dans cette vie faite de nuances, je suis aussi maman. Ce rôle m’apprend chaque jour une autre forme de créativité : celle qui se construit dans la patience, l’amour, la transmission. Entre mes rêves, mes responsabilités et ma sensibilité, j’avance en cherchant la beauté là où elle est la plus discrète.
Ta démarche : un cri, un murmure, un silence ?
Ma démarche est un murmure qui devient parfois un cri intérieur. J’œuvre dans l’hyperréalisme pour rendre audible ce que les mots n’arrivent pas à dire. Mes œuvres semblent silencieuses, mais elles portent une tension, une vérité brute, un besoin de saisir l’instant avant qu’il ne disparaisse.
Une seule œuvre : laquelle dit tout de toi ? Pourquoi ?
Si je devais choisir une seule œuvre qui dit tout de moi, ce serait « The Guardian of Time ». Dans ce visage marqué, dans cette poussière de lumière, dans ce sablier qui s’effrite entre les mains, il y a tout ce que je cherche à transmettre : la fragilité du temps, la profondeur de l’âme humaine, et cette tension entre ce qui s’efface et ce qui reste. Cette œuvre parle de silence, de patience, de vérité. Elle raconte ma manière de regarder le monde : avec respect, avec émotion, avec cette conscience aiguë que tout est éphémère. Elle porte mes obsessions : la lumière, les textures, les visages qui disent plus que les mots. Et elle dévoile aussi mon propre rapport à la vie : avancer, protéger, préserver, même quand tout semble filer. « The Guardian of Time », c’est peut-être l’œuvre où je me suis le plus laissée traverser. Elle me ressemble parce qu’elle mêle force et fragilité, ombre et éclat… exactement là où se situe ma création.
Pourquoi ce médium ? Qu’est-ce qu’il t’oblige à affronter ?
L’hyperréalisme m’oblige à regarder en face ce que je ressens. Il demande de la patience, de la précision, une forme d’honnêteté radicale. Il me force à ralentir, à respirer, à accepter que tout se construit point par point.
Est-ce que ton œuvre te résiste ? Tu fais quoi quand ça coince ?
Oui, elle me résiste souvent. Quand ça bloque, j’arrête. Je m’éloigne. Je respire. Je reviens quand l’émotion est de nouveau alignée. Je crois que mon œuvre me parle : quand elle résiste, c’est qu’elle me dit que je ne suis pas en vérité avec elle ou avec moi-même.
Une obsession, une influence, un vertige en ce moment ?
En ce moment, mon obsession, et la représentation brute du réel visible et invisible. Les regards, les émotions retenues, les gestes qui trahissent les failles. Je suis aussi fascinée par la lumière : ce qu’elle révèle, ce qu’elle cache.
Ton atelier : laboratoire, refuge, chaos ?
Mon atelier s’improvise partout où je suis. Tout y est organisé et chaotique à la fois : comme un cerveau d’artiste en pleine ébullition.
As-tu déjà douté de ta légitimité ? Que fais-tu de ce doute ?
Oui, énormément. J’ai souvent eu peur de ne pas être “assez” : assez visible, assez légitime. Mais aujourd’hui, je transforme ce doute en moteur. Il me pousse à avancer, à évoluer, à me dépasser.
Une œuvre que tu n’as jamais osé créer ?
L’œuvre que je n’ai jamais osé créer… c’est une série entière. Depuis des années, je porte en moi un projet très intime : « De l’emprise à la libération », un parcours en dix œuvres qui traverse les mécanismes invisibles des violences psychologiques. C’est un récit hyperréaliste qui va de l’effacement de soi à la reconstruction identitaire un chemin que j’ai longtemps observé, étudié, et parfois vécu de l’intérieur. À travers cette série, je souhaite porter l’œil du monde sur ce qui se joue en silence, offrir un espace de compréhension, de soutien et de reconnaissance. Je veux que ces œuvres puissent devenir un souffle pour celles et ceux qui traversent ou ont traversé ces chemins invisibles. Je la dédie à toutes ces personnes à leurs voix longtemps étouffées, à leur courage, à leur lumière retrouvée. Cette série paraîtra dans l’année à venir. Ce sera sans doute l’œuvre la plus sincère, la plus engagée et la plus nécessaire que j’aurai réalisée.
Que veux-tu laisser, au-delà de la matière ?
Je veux laisser une trace émotionnelle. L’idée que l’art peut toucher, rassurer, ébranler, réveiller. Je veux que mes œuvres traversent les gens comme des souvenirs qui s’accrochent. Au-delà du papier, je veux laisser une empreinte sensible.
L’art doit-il encore choquer pour exister ?
Je ne pense pas. Je crois qu’il doit toucher pour exister. On confond souvent le choc avec l’impact. Un murmure peut bouleverser davantage qu’un hurlement.
Une mauvaise interprétation de ton travail : tu la portes comment ?
Je l’accepte. Quand une œuvre sort de mes mains, elle n’est plus totalement à moi. Elle devient le miroir de celui qui la regarde. La mauvaise interprétation est parfois révélatrice : elle en dit souvent plus sur l’autre que sur moi.
Quelle est ta chanson ou musique préférée ? Et pourquoi ?
C’est très compliqué pour moi de choisir une seule chanson. J’ai toujours eu une sensibilité particulière à la musique instrumentale : je suis profondément touchée par les morceaux où l’émotion passe sans avoir besoin de mots, où chaque note raconte quelque chose. Je ne suis pas attachée à un titre précis, mais à une vibration, à une façon de faire résonner l’âme. Mes inspirations viennent d’univers très différents : • Hans Zimmer, pour la puissance cinématographique et les frissons qu’il crée. • Sofiane Pamart, dont le piano mêle douceur, intensité et poésie. • Et dans un style radicalement différent, le reggae, pour sa chaleur, sa sincérité et son énergie profondément humaine. Ce que j’aime, ce n’est pas tant un style qu’une émotion. La musique qui me touche est celle qui transcende, qui accompagne mes inspirations, et qui me porte dans un état presque méditatif lorsque je crée.
Quel est le film qui ta le plus marqué dans ta carrière d'artiste ? Dis nous en plus ?
Le film qui m’a le plus marquée, c’est King Richard (La Méthode Williams), dans lequel Will Smith interprète Richard Williams, le père de Venus et Serena Williams. Ce film m’a profondément touchée parce qu’il raconte bien plus qu’une ascension sportive : il parle d’un père qui croit en ses filles avant tout le monde, qui les porte, les élève, les protège et les pousse à se surpasser. Il me rappelle mon propre père. Sa manière d’encourager, de voir notre potentiel avant que nous-mêmes le percevions, cette force un peu silencieuse mais déterminée… J’y ai retrouvé cette même énergie, cette même foi dans la réussite de ses enfants. En tant qu’artiste, ce film me rappelle que la persévérance, l’exigence et les encouragements sincères peuvent changer une vie. Et que derrière chaque combat, derrière chaque réussite, il y a souvent un regard aimant qui a cru en nous au moment où c’était le plus essentiel.