Rodica Costianu une exploration sensible du subconscient et de la mémoire
Rodica Costianu développe une pratique artistique profondément ancrée dans l’émotion et l’exploration intérieure. Son travail traverse différents médiums et questionne la mémoire la perception et la résilience humaine. Cette interview propose une immersion dans un univers sensible où la création devient un espace de transformation silencieuse et de résistance poétique.
Qui es-tu, quand tu n’es pas en train de créer ?
Quand je ne suis pas en train de créer, je gère la réalité concrète et souvent invisible du métier d’artiste. Je suis à la fois créatrice, administratrice, communicante, logisticienne. Je monte des dossiers, écris des CV, cherche des lieux des expositions, produis des images et des catalogues, transporte et installe mes œuvres, communique, organise des vernissages, échange avec les collectionneurs, établis certificats et factures.
Ta démarche : un cri, un murmure, un silence ?
Des émotions et des sensations s’accumulent en moi, prêtes à éclater, mais trouvent leur expression dans le silence. Mon travail est rarement prémédité : ces forces prennent forme spontanément sur la toile, le papier, le verre et d’autres matières. Une fois libérées, je ne cherche plus à les retenir. Le subconscient humain demeure un mystère qui ne cesse de me surprendre, et c’est de ce territoire invisible que naît ma démarche artistique.
Une seule œuvre : laquelle dit tout de toi ? Pourquoi ?
Pour moi, « La vie n’a pas de prix » reste l’œuvre la plus importante . Elle concentre tout ce que je ressens et traverse : l’amour, l’innocence, la naissance, la douleur, la souffrance, la maternité, la déception, l’impuissance. Créer cette œuvre a été comme laisser exploser un volcan intérieur : un cri contre l’injustice de l’existence, mais aussi un hommage à la beauté fragile et à la magie de la vie. Pendant sa création, je me suis confrontée à mes contradictions, à ma vulnérabilité et à mes forces. J’ai répété, crié, ressenti que je n’avais pas choisi de naître, mais que je devais me battre pour survivre, pour transformer ces émotions en quelque chose de tangible. C’est une œuvre qui me parle encore aujourd’hui, parce qu’elle a capté l’intensité de mes luttes et la profondeur de mes émerveillements. Elle reste le miroir de ce que je suis et de ce que je cherche à transmettre à travers mon art.
Pourquoi ce médium ? Qu’est-ce qu’il t’oblige à affronter ?
J’ai choisi le dessin pour sa précision et sa spontanéité, pour cette capacité unique à faire surgir des pensées et des émotions brutes en traits et en formes. Chaque ligne coule comme une pensée intime qu’on ne peut plus effacer, chaque trait devient un fragment d’histoire, libre, infinie, échappant à toute contrainte. Sur le papier, je deviens l’intermédiaire de mes propres pensées subconscientes, celles qui parfois me surprennent, que je peine à déchiffrer, mais qui cherchent à se révéler. Bien sûr, j’utilise aussi la peinture sur toile et la peinture sous verre, mais finalement, tout commence toujours avec le dessin. C’est lui qui trace la voie, qui initie le dialogue avec mes pensées et mon subconscient, et qui nourrit ensuite toutes mes explorations sur d’autres supports.
Est-ce que ton œuvre te résiste ? Tu fais quoi quand ça coince ?
Mon œuvre ne me résiste pas vraiment. Parfois, après avoir terminé une pièce, je ressens un vide, un manque, comme si quelque chose s’était éteint en moi. Il me faut alors du temps avant de pouvoir entamer une nouvelle création, une nouvelle série, un nouveau projet. Il y a des pauses, des moments où le quotidien occupe tout l’espace. Puis, quand l’élan créatif revient, il surgit souvent comme une avalanche : puissant, irrésistible, emportant tout sur son passage et me rappelant pourquoi je crée.
Une obsession, une influence, un vertige en ce moment ?
En ce moment, je suis fascinée par le lien entre mémoire et perception, influencée par les territoires invisibles du subconscient. Le vertige vient de l’élan créatif qui surgit soudain, intense et imprévisible, me rappelant que je ne contrôle jamais vraiment ce qui veut éclore à travers moi.
Ton atelier : laboratoire, refuge, chaos ?
Je dois avouer que mon atelier réunit les trois mots : laboratoire, refuge et chaos. C’est un laboratoire où je crée, un espace où je me réfugie, et un chaos organisé d’objets accumulés au fil du temps, qui m’accompagnent et nourrissent ma présence dans cet espace. Chaque coin, chaque objet, participe à mon travail et à mon imaginaire, faisant de cet atelier un lieu à la fois intime, fertile et vivant.
As-tu déjà douté de ta légitimité ? Que fais-tu de ce doute ?
Oui, le doute est une compagne fidèle dans ma vie. Je vis et je crée dans un monde qui questionne sans cesse ma légitimité : « De quoi vis tu ? Quel est ton travail ? » Je me confronte aussi à une époque où il faut savoir présenter sa pratique sous la forme d’un dossier séduisant, convaincant pour une commission. C’est un temps où les artistes et leurs ateliers semblent disparaître, lentement, un à un. Artistiquement, j’ai exploré toutes sortes de voies, du dessin à la performance, toujours en quête de moyens de traduire mes émotions, mes pensées et mes obsessions dans la matière et l’espace.
Une œuvre que tu n’as jamais osé créer ?
Ce serait une copie de l’une de mes propres œuvres. Ce n’est pas une question de courage ou d’audace, mais plutôt de réussir à reproduire ce qui, pour moi, est vivant et unique à chaque création. La spontanéité, l’intensité et les émotions qui ont traversé la pièce originale ne peuvent pas se répéter, et c’est ce qui rend chaque œuvre irremplaçable.
Que veux-tu laisser, au-delà de la matière ?
Au delà de la matière, je veux laisser la force d’une femme, d’une mère, d’une artiste qui a su résister aux changements sociaux, culturels et naturels. Je souhaite transmettre cette énergie silencieuse, cette capacité à persister, à créer malgré les tempêtes, et à transformer les expériences de la vie en traces visibles et sensibles. Que mon œuvre devienne le reflet d’une résilience intime, d’un courage tranquille qui continue de vibrer bien après moi.
L’art doit-il encore choquer pour exister ?
Honnêtement, je pense que l’art peut encore surprendre par sa capacité à émouvoir, à révéler l’inattendu, à ouvrir des territoires inconnus de notre esprit. Même lorsque tout semble déjà vu, il peut créer un vertige, un émerveillement, une rencontre inattendue avec ce que l’on croyait connaître.
Une mauvaise interprétation de ton travail : tu la portes comment ?
J’accueille tous les commentaires, même les critiques. Ce qui me pèse, ce sont les réactions rapides : « Je n’aime pas », « C’est mignon ». J’aimerais que le spectateur prenne le temps d’entrer en contact, qu’il s’engage, qu’il questionne et partage ce qu’il ressent. Que chaque regard devienne une rencontre, un échange vivant avec moi et ma création.
Quelle est ta chanson ou musique préférée ? Et pourquoi ?
Ma chanson préférée est What a Wonderful World de Louis Armstrong. Elle me rappelle la beauté fragile de la vie et résonne avec mon regard sur le monde et ma création.
Quel est le film qui ta le plus marqué dans ta carrière d'artiste ? Dis nous en plus ?
Il m’est difficile de choisir un seul film, alors j’en choisis deux : La Liste de Schindler et Le Pianiste. Tous deux révèlent avec force la fragilité et la résilience de la vie, l’horreur et l’humanité mêlées. Comme dans mon travail, ils explorent les émotions invisibles et les histoires silencieuses.
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