ROM AV JC : Transformer les vestiges du skate en mémoire contemporaine
Entre archéologie et culture skate, ROM av JC développe une œuvre singulière où les planches brisées deviennent amphores, fragments ou artefacts contemporains. Nourri par l’Antiquité, le bricolage et la mémoire des matériaux, l’artiste construit un langage plastique à la frontière du vestige et de la sculpture contemporaine. Dans cette interview, il revient sur son rapport au temps, à la matière, au doute et à cette fascination pour les objets qui survivent aux époques.
Qui es-tu, quand tu n’es pas en train de créer ?
Quand je ne suis pas à l’atelier, je skate. Je passe de la planche à dessin à la planche à roulettes. Le skate me libère la tête et me confronte à un principe d’équilibre, de chute et d’expérimentation, essentiel pour moi, autant dans la vie que dans l’art. Je passe aussi beaucoup de temps à lire, notamment sur l’Antiquité. Au-delà des mythologies grecque, romaine ou égyptienne, ce qui m’intéresse est de comprendre comment fonctionnaient les sociétés de l’époque, et comment elles ont réussi à poser des fondations encore essentielles aujourd’hui. Et puis, il y a le bricolage. Fabriquer un nouveau meuble, réparer ou construire à la maison occupe une place importante dans mon quotidien. Travailler avec ce qu’on a sous la main, accepter l’imprévu, composer avec la matière. Ces gestes ordinaires prolongent ceux de l’atelier : même attention portée à la récupération, même goût pour le faire, pour l’usage, pour la trace laissée par la main. Entre le mouvement, la lecture et le bricolage, je partage aussi le temps de la famille, des rencontres, de la transmission et des projets collectifs. Tout cela ne s’oppose pas à la création — c’en est la matière silencieuse. C’est dans cet aller-retour constant entre vivre, faire et penser que je trouve le rythme qui me convient.
Ta démarche : un cri, un murmure, un silence ?
Un murmure, mais issu de pratiques bruyantes. Le skate, le bois, les outils, les matériaux récupérés produisent du son, de l’impact. Pourtant, ce que j’essaie de construire est plus proche d’une écoute que d’une proclamation. Ma démarche s’inscrit dans le temps long, dans la trace laissée par l’usage et la transformation, plutôt que dans le geste spectaculaire.
Une seule œuvre : laquelle dit tout de toi ? Pourquoi ?
S’il ne devait y avoir qu’une seule œuvre, ce serait une amphore réalisée à partir de skateboards récupérés. Elle dit tout de moi parce qu’elle condense l’ensemble de ma démarche : le mouvement et l’arrêt, l’usage et le vestige, la culture populaire et l’héritage antique. L’amphore est un objet de circulation, de transport, de transmission. Le skateboard aussi. Tous deux portent les traces du corps, du temps, de l’usure. En assemblant des planches brisées pour redonner forme à un objet ancien, je ne cherche pas à figer le passé, mais à montrer comment les formes survivent, se déplacent et se transforment. Cette œuvre parle de recyclage, mais surtout de continuité. Elle raconte comment des gestes contemporains, bruyants et éphémères, peuvent dialoguer avec des formes anciennes, silencieuses et durables. C’est un objet qui ne crie pas, mais qui porte en lui une mémoire multiple — celle des corps, des usages et des récits. Si mon travail devait être résumé en une seule pièce, ce serait celle-là : une forme ancienne, fabriquée avec des matériaux chargés de vies récentes, tenue ensemble par le temps, la main et l’attention portée au geste.
Pourquoi ce médium ? Qu’est-ce qu’il t’oblige à affronter ?
Ce médium m’oblige d’abord à affronter la matière. Le skateboard est un matériau qui a déjà vécu, marqué par les chocs, la chute et l’usure. Il ne se laisse pas dominer facilement : il faut composer avec ses contraintes, ses couches, ses failles et est particulièrement solide. Il m’oblige aussi à affronter le temps. Chaque planche porte une histoire qui m’échappe en partie. Je travaille avec des traces, pas avec des surfaces vierges. Cela implique d’accepter de ne pas tout contrôler, de laisser subsister des accidents, des cicatrices, des irrégularités. Enfin, ce médium m’oblige à me positionner. Utiliser des matériaux issus de pratiques populaires, usées, parfois invisibilisées, pour dialoguer avec des formes issues de l’Antiquité, c’est assumer une tension. Celle entre culture dite « mineure » et héritage patrimonial, entre usage et sacralisation. Ce frottement est inconfortable, mais nécessaire. Travailler avec ce médium, c’est donc accepter une forme de résistance. Celle de la matière, du temps et des récits, et de faire avec. C’est dans cette contrainte que mon travail trouve sa justesse.
Est-ce que ton œuvre te résiste ? Tu fais quoi quand ça coince ?
Oui, parce que j’ai souvent une forme en tête, mais je travaille avec un matériau très rigide. Le skateboard impose ses contraintes, sa résistance, sa mémoire. Il m’arrive alors de devoir le casser davantage, de renoncer à la forme initialement imaginée pour en faire émerger une autre. Dans ces moments-là, le projet se déplace. Je revois les volumes, j’ajuste les équilibres, parfois jusqu’à la toute fin. Il m’arrive même d’adapter l’illustration en dernier, non pas pour la corriger, mais pour rétablir une cohérence globale entre la forme, la matière et le geste. Ce frottement entre l’idée et le matériau fait partie intégrante du processus. L’œuvre ne se réalise pas malgré la résistance, mais à travers elle. C’est souvent dans ces ajustements tardifs, presque silencieux, que la pièce trouve sa justesse.
Une obsession, une influence, un vertige en ce moment ?
J’ai ressenti un véritable vertige il y a quelques jours en découvrant le travail de l'artiste américain Joshua Goode. Il enfouit des bronzes ou des mosaïques qu’il a lui-même créés, comme s’ils venaient tout juste d’être mis au jour. La claque a été immédiate. Parce que cette démarche fait écho à une intuition que je porte depuis plusieurs années : travailler l’œuvre comme un vestige potentiel, brouiller les repères entre fabrication contemporaine et découverte archéologique. Voir cette idée incarnée avec autant de justesse m’a à la fois déstabilisé et profondément stimulé : preuve que cette voie est non seulement possible, mais fertile.
Ton atelier : laboratoire, refuge, chaos ?
Mon atelier est avant tout un laboratoire. Un espace d’expérimentation où les formes se testent, se déplacent, parfois échouent. J’y assemble, je démonte, je coupe, je recommence. Les œuvres y sont rarement pensées comme des objets finis d’emblée, mais comme des hypothèses mises à l’épreuve de la matière.
As-tu déjà douté de ta légitimité ? Que fais-tu de ce doute ?
Oui, comme beaucoup, j’ai traversé une période marquée par le syndrome de l’imposteur. Ce doute m’a accompagné pendant plusieurs années, notamment au moment de la sortie de mon livre Skate Art : From the Object to the Artwork, alors même que je n’avais pas encore entamé pleinement ma carrière d’artiste. Je me demandais si j’étais légitime, s’il n’y avait pas toujours quelqu’un de plus compétent, plus savant, plus crédible que moi. Ces questions sont revenues lorsque je me suis retrouvé à organiser des expositions, à intervenir lors de conférences, à prendre une place plus visible. Avec le temps, j’ai compris que la légitimité ne se décrète pas et ne se compare pas. Elle se construit. Ce qui compte, ce n’est pas de paraître, mais de faire. Continuer à travailler, à produire, à transmettre, à assumer ses choix. À force de gestes répétés, de projets menés, de formes construites, le doute ne disparaît pas totalement, mais il change de place.
Une œuvre que tu n’as jamais osé créer ?
Il y a moins une œuvre précise qu’un geste que je n’ai pas encore osé pleinement poser. Celui d’inscrire mon travail directement dans le sol, dans le paysage, comme s’il relevait d’une fouille ou d’une découverte archéologique plutôt que d’une exposition. Créer une œuvre destinée à être enfouie, laissée au temps, sans certitude d’être vue, déplacée ou même comprise. Accepter qu’elle existe sans public immédiat, sans circulation, sans récit maîtrisé. C’est une idée qui m’accompagne depuis longtemps, mais qui implique un lâcher-prise. Je sais que cette œuvre viendra. Il me manque encore le bon contexte, le bon lieu, et sans doute le courage d’accepter qu’une pièce puisse exister pleinement sans jamais être montrée.
Que veux-tu laisser, au-delà de la matière ?
Au-delà de la matière, j’aimerais laisser une attention. Une manière de regarder autrement ce qui est déjà là : les objets usés, les gestes répétés, les formes héritées. Si quelque chose doit rester, ce n’est pas seulement une œuvre, mais une sensibilité au temps long, à la transformation, à la continuité entre les époques. L’idée que rien n’est jamais complètement perdu, que les matériaux comme les récits peuvent être réactivés, déplacés, transmis.
L’art doit-il encore choquer pour exister ?
Non, je ne crois pas que l’art doive nécessairement choquer pour exister. Le choc est une envie possible, mais ce n’est ni une obligation ni une garantie de justesse. Pour moi, l’art peut aussi agir par déplacement, par friction douce, par persistance. Certaines œuvres ne provoquent pas une réaction immédiate, mais travaillent dans le temps. Elles s’installent lentement, modifient le regard, déplacent les repères. Ce type d’expérience me semble aujourd’hui tout aussi nécessaire, peut-être même plus durable, que le choc frontal. Dans un monde saturé d’images, de discours et d’alertes, le silence, la lenteur ou la retenue peuvent devenir des formes de radicalité. Choisir de ne pas crier, de ne pas surenchérir, c’est parfois une manière plus exigeante de faire œuvre. L’art n’a pas besoin de choquer pour exister. Il a besoin d’être juste.
Une mauvaise interprétation de ton travail : tu la portes comment ?
Je la porte plutôt bien. Une mauvaise interprétation n’est pas forcément un malentendu à corriger, mais souvent un signe que le travail ouvre des zones de trouble. Récemment, un musée d’art et d’archéologie m’a dit qu’ils me surnommaient, avec humour, « le faussaire ». Je l’ai pris comme un compliment. Non pas parce que je cherche à tromper, mais parce que mon travail joue précisément avec cette frontière : celle entre l’authentique et le fabriqué, entre le vestige et l’objet contemporain. Si une œuvre peut être prise pour autre chose que ce qu’elle est réellement, c’est qu’elle trouble les catégories établies. Et ce trouble m’intéresse. Tant qu’il ouvre un dialogue, qu’il interroge notre rapport au temps, à l’histoire et à la valeur des objets, je le considère comme une richesse plutôt que comme un problème.
Quelle est ta chanson ou musique préférée ? Et pourquoi ?
C’est toujours une question difficile, mais récemment j’ai été profondément marqué par Geometria del Universo, de Colleen. Dès la première écoute, j’ai été troublé par cette capacité à créer une structure aussi claire, presque évidente, tout en laissant une grande place au silence et à l’espace. Cette musique résonne avec ma manière de travailler : faire peu, mais faire juste. Laisser la structure apparaître sans l’alourdir, accepter la lenteur, la répétition, et la concentration. C’est une musique qui ne cherche pas à impressionner, mais qui agit en profondeur — et c’est sans doute pour cela qu’elle m’a autant marqué.
Quel est le film qui ta le plus marqué dans ta carrière d'artiste ? Dis nous en plus ?
Je dirais "Faites le mur !", le documentaire Banksy, et qui aurait vu naître le personnage de Mr.Brainwash. Ce film m’a profondément marqué parce qu’il montre à quel point se laisser porter par une passion, ou même par une simple curiosité, peut mener vers une destination totalement décorrélée de tout ce que l’on aurait pu imaginer au départ. Il raconte moins une success story qu’un enchaînement de glissements, de rencontres, d’opportunités saisies presque par accident. Et c’est précisément ce qui résonne avec mon parcours. Je n’aurais jamais imaginé qu’en créant un petit blog consacré aux œuvres réalisées à partir de skateboards, cela m’amènerait à écrire un livre diffusé jusque dans les boutiques du MOMA et du MET, à organiser des expositions d’artistes jusqu’au Vietnam, ou encore à développer moi-même une pratique artistique exposée aujourd’hui dans des musées gallo-romains ou des musées des beaux-arts. Ce film m’a conforté dans l’idée qu’il n’existe pas de trajectoire idéale ou linéaire. Ce sont souvent les détours, les curiosités assumées et les engagements sincères qui construisent, a posteriori, une cohérence. Et c’est cette confiance dans le chemin, plus que dans l’objectif, qui continue de guider mon travail aujourd’hui.